Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

TANT DE JOURS QUI SUIVRONT

(Extraits)

 

Est-ce le regard de celui que l'on a battu à mort, sous nos yeux, sur le parvis de l'Église Saint-Paul ? Moi et ma petite amie contemplions l'état de choc du garçon, dans le jaune vitreux de ses yeux. Et dans le blanc devenu jaune, et devant Saint-Paul qui ne bougeait pas (il ne bronchait pas), et dans cette nuit totale de refroidissement, cet état de choc nous renvoyait à nos propres états de choc. Depuis la nuit des temps, depuis le jour qui se lève. Depuis le premier viol, de la première nuit, de la première femme. Depuis la première bière, depuis la première flaque de bière de l'histoire de l'humanité de l'ère chrétienne. Cette nuit-là, moi aussi, j'avais compris que je ne m'en sortirai pas.

 

 

Et puis Notre-Dame s'éteindra de ses feux. Sur le parvis désert, on aura retiré l'écran géant de la dépouille de Carol Wojtyla. Il y aura les clochards de la Gare de Lyon, un peu partout, des miséreux dans chaque coin, dans chaque recoin et que dissimulent à peine les panneaux de la RATP indiquant la réglementation et la tarification en vigueur. Moi, je tremblerai comme une feuille. Pourtant, aucune haleine ne viendra me réchauffer la nuque. Aucun souffle de vent. Aucune odeur de sainteté. Je n'aurai plus de sentiment étrange. Il y aura Modiano dans son présentoir du relais H, dans les sous-sols de la gare. Il y aura ma petite amie, seule dans son lit. Il y aura ma solitude. Il y aura les chœurs électriques de Julien-Julien, comme au premier temps de l'amour. Sous les tropiques d'Ankiné Bardis, il y aura d'autres théologies de la libération. Je n'aurai plus de sentiment étrange. Je n'aurai plus de sentiment étrange. À la télévision, Lucie Aubrac joindra ses paumes de main comme pour explorer de nouvelles galaxies. Nous, nous n'aurons fait que passer sans nous voir. Je ne m'en sortirai pas. Et derrière moi, dans mon souvenir, dans ton souvenir, dans le souvenir d'une chambre froide, il y aura tant de jours qui suivront.

 

RIDEAU

 

 

 

Bruno BISARO

Lecture de l'auteur le 9 avril 2005

Centre gay et lesbien de la ville de Paris / Printemps des poètes 2005

2009, Bruitage* / Autoportraits en auteur dramatique

Le Langage de la Réalité / Tant de jours qui suivront

 

Imprimer

Les commentaires sont fermés.